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  • La légitime défense

Pour la bonne compréhension de cette anecdote, il faudrait presque faire une étude complète du sujet. Ce serait un peu trop long et ça me ferait sortir de mon propos qui concerne, je le rappelle “Les Gaietés de l’Administration”. Je me contenterai de dire que l’emploi des armes ne se justifie que dans un seul cas, un seul : la légitime défense (de soi-même ou d’autrui), il n’y en a pas d’autre !

Pour que cette cause de justification soit reconnue par la justice, elle doit réunir un certain nombre de conditions que chaque policier devrait connaître à fond, sachant que s’il en manque une seule, c’en est terminé de l’impunité. et que de toute façon, seule la justice est compétente pour en décider, ce qui n’exonère jamais d’un procès pénal. C’est un peu comme une voiture. Car, comme chacun sait, la voiture est un tout composé de plusieurs éléments, disons, de pièces mécaniques assemblées. sitôt qu’il en manque une, par exemple, la cinquième roue qui ne sert qu’en cas decrevaison, on peut considérer que, le cas échéant, on n’a plus de voiture.

Laissons donc de côté le cours de droit, mais retenons tout de même deux mots : légitime, qui signifie : reconnu conforme à la loi. et défense, qui suppose une attaque préalable contre laquelle il faudra se défendre. sans attaque qui aurait-on à défendre ? Ce n’est même ni du droit, ni du français, c’est une lapalissade.

Cela dit, remontons dans la voiturette de ronde de nuit du septième arrondissement.
Même effectif, même mission, même période (années 64 à 71), même radio.

Après le contrôle de l’effectif de protection du Palais-Bourbon, nous remontons la rue de Lille pour rejoindre le poste central rue de Grenelle. La radio d’etat-Major émet un message en urgence signalant la poursuite de voleurs de voiture pourchassés par un équipage d’un service central. Les malfaiteurs s’étaient engagés dans la rue de Lille, à contre-sens de circulation. Au même instant, nous les voyons arriver devant nous à toute allure. eux aussi, nous ayant aperçus, tournent à gauche dans la rue du Bac. Ils avaient pris de l’avance sur leurs poursuivants obligés à contourner les sens interdits. Nous étions, de ce fait, les plus près des fugitifs. Nous les chassons dans la rue du Bac. ils tournent à droite et prennent le boulevard saint-Germain à contre-sens s’engageant dans le couloir des autobus (aussi à contre-sens) libre à cette heure nocturne. Au Palais-Bourbon, ils s’engagent à droite sur le quai Anatole-France, poursuivis par deux motards venus s’associer à la chasse à courre. Les voleurs en tête, les motards, la voiture du 7e plus le car premier intervenu, tous en enfilade sur le quai.

C’est à ce moment que plusieurs coups de feu partent du car de fin de cortège.
Les fuyards prennent à droite la rue des saints-Pères, encore à droite rue de l’Université où ils sont bloqués par un encombrement et arrêtés par les motards à leur descente de voiture, sans avoir le temps de fuir à pied.

Je précise que même la nuit, dans ce quartier aux rues étroites et encombrées de voitures au stationnement, la présence de piétons est encore importante en raison des boîtes de nuit nombreuses sur le sixième arrondissement limitrophe de la rue des saints-Pères. Conduits comme il se doit au central 7e, compétent territorialement, les voleurs se retrouvent avec tous leurs poursuivants.

C’est le moment de régler nos comptes. « Qui a tiré ? » A cette question, deux hommes se lèvent fièrement, s’attendant manifestement à des félicitations, estomaqués de se faire engueuler.

Où était l’attaque ? Ces gens, délinquants, c’est sûr, fuyaient sans tirer. ils n’étaient porteurs d’aucune arme. D’autre part, ils n’étaient que deux minables, nous devions être une quinzaine, deux cars, une voiturette, deux motards. Pas d’attaque, comment pourrait-on parler de défense, même illégitime, elle n’existait pas. La capture ne pouvait se faire qu’en courant plus vite que les deux rigolos.

J’explique tout ceci à mes cow-boys et en profite pour leur rappeler les conditions légales d’utilisation des armes à feu et surtout, les risques en ville, même dans un secteur dégagé comme le quai Anatole-France où la circulation est à double sens.On avait déjà vu un tir nocturne dans un endroit apparemment désert où une balle perdue avait touché un vieillard insomniaque allant promener son chien au clair de lune, et combien d’autres accidents du même genre.

Je leur rappelle en détail, les conditions à réunir pour établir la légitime défense, dont apparemment ils n’avaient jamais entendu parler. Je les voyais plus importunés qu’intéressés et franchement déçus.

Cette course poursuite relayée en direct par la radio avait attiré au central 7e les officiers des effectifs engagés. Je ne tardais pas à voir arriver dans mon bureau le chef des mitrailleurs venu me demander des comptes sur mon intervention auprès de ses hommes, ce en quoi il avait parfaitement raison. Mais je lui fis remarquer que pour une opération exécutée sur mon secteur, j’avais provisoirement la responsabilité de la totalité des effectifs engagés et que je n’avais fait que rappeler les dispositions légales.

On ne s’est pas engueulé parce qu’on se connaissait sans toutefois avoir les mêmes conceptions de travail. C’était un homme de terrain, toujours fonçant sans perdre son temps à évaluer les risques possibles d’interventions dites “musclées”. Un homme charmant, du reste, surnommé “la Vapeur”, c’est tout dire. J’ajouterai d’ailleurs, pour conclure cet épisode, que la plupart des “bavures” retentissantes procèdent de ce manque de formation des jeunes gardiens plus attentifs aux films policiers où l’on voit des cow-boys-flics brandissant leurs armes pour un oui ou pour un non, notamment contre des fuyards (parfois taxés de “délit de fuite”), qu’aux circulaires de l’administration expliquant, avec parfois trop de détails, c’est vrai, l’art et la manière de travailler.

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